Ce qui frappe d’abord à la lecture du livre de Jonas et de l’évangile de Marc c’est l’empressement : le mot « aussitôt » revient dans les deux textes : « Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu » ; « aussitôt, laissant là leurs filets, ils le suivirent ». Or l’épître de Paul aux Corinthiens donne une clé de cette urgence : « frères, je dois vous le dire, le temps est limité ». Dès lors, en effet que le temps est limité, il n’y a pas de temps à perdre.
Il n’est pas inutile de replacer ces lignes dans leur contexte. L’épître aux Corinthiens, l’un des plus anciens textes du Nouveau Testament, daterait de l’an 56. Le retour du Christ à la fin des temps était alors attendu dans un délai très proche par les premiers chrétiens et c’est au regard de cette attente impatiente qu’il faut entendre que le temps est limité. Faut-il pour autant considérer ce texte comme dépassé, décalé ? Si la liturgie nous le donne à entendre, on peut supposer que non.
Le caractère immédiat, radical, de la conversion manifestée dans les deux autres textes, peut aussi nous sembler loin de nous. Tout laisser pour suivre le Christ, dans nos représentations, n’est-ce pas l’apanage des religieuses et des religieux ? Et si parfois dans nos communautés, la ferveur des nouveaux convertis nous bouscule, la plupart d’entre nous n’ont sans doute pas de souvenir d’une conversion brutale.
C’est précisément là que la seconde lecture, avec son « comme si » vient nous interroger : ceux qui n’ont pas tout quitté, sont invités à vivre « comme si » ils avaient tout laissé derrière eux pour suivre le Christ. Nous pourrions tirer quelque profit à nous demander en cette période des soldes si nous faisons des achats « comme si nous ne possédions rien » ? Mais cette lecture nous choque par le début : « que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme ». Et il est sûr que si nous entendons là que la femme est mise au rang des choses matérielles dont il faudrait se détacher, ce texte est irrecevable.
Mais la liturgie nous invite à entendre ce texte de Paul à la lumière de l’évangile du jour : « Laissant là leurs filets, ils le suivirent ». C’est l’invitation de ce « comme si » de l’épître : Paul ne dit pas qu’ils fassent comme si, mais bien qu’ils soient comme si. Quand ceux qui ont une épouse font comme s’ils n’en avaient pas, c’est plutôt la source de grands désordres. Ici, il s’agit de suivre le Christ dans la situation où nous sommes, de la vivre pleinement, mais aussi légers et désencombrés, sans obstacle sur notre route que si nous avions tout quitté pour le suivre.
Ainsi quand après l’annonce de la Passion, dans l’Evangile de Matthieu, Pierre dit à Jésus : « Dieu t’en garde, cela ne t’arrivera pas », Jésus lui répond : « passe derrière-moi Satan, tu es un obstacle sur ma route, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Pierre se pose comme un obstacle sur la route de Jésus dans l’obéissance au Père. La question que nous pouvons tous nous poser, c’est : qu’est-ce donc qui est pour moi un obstacle sur ma route à la suite du Christ ? Car il est au moins aussi difficile de suivre le Christ en vivant « comme si » nous avions tout quitté, que de tout quitter effectivement. N’imaginons pas en effet que l’Eglise serait partagée entre des chrétiens appelés à tout quitter pour suivre le Christ et d’autres qui resteraient là à les regarder partir avec admiration. Car nous avons tous reçu cet appel. La question fondamentale que chacune, chacun de nous, adulte, jeune, enfant, peut se poser est donc celle de l’appel:
Quel appel ai-je entendu dans ma vie ?
Quel appel j’entends aujourd’hui ?
Qui m’appelle ?
Quelle liberté est-ce que je cultive pour y répondre ? Car si je ne gère pas mes attachements de façon à être libre, je serai comme le jeune homme riche qui repart tout triste après avoir entendu un appel auquel il n’est pas libre de répondre.
Car il y a de la joie et du bonheur à être appelé, c’est une parole qui structure notre vie, l’oriente et y met du sens.
Enfin, en cette semaine de l’unité des chrétiens, mesurons que c’est aussi de réaliser que nous sommes convoqués par un même appel qui fonde l’Eglise et peut permettre d’avancer vers l’unité.
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